"Mon père avait rassemblé une collection de tes peintures dans la chambre la plus secrète du palais, car il était d'avis que les personnages des tableaux doivent être soustraits à la vue des profanes, en présence de qui ils ne peuvent baisser les yeux. C'est dans ces salles que j'ai été élevé, vieux Wang-Fô, car on avait organisé autour de moi la solitude pour me permettre d'y grandir. Pour éviter à ma candeux l'éclaboussure des âmes humaines, on avait éloigné de moi le flot agitéde mes sujets futurs, et il n'était permis à personne de passer devant mon seuil, de peur que l'ombre de cet homme ou de ctte femme ne s'étendit justqu'à moi. Les quelques vieux serviteurs qu'on m'avait octoyés se montraient le moins possible ; les heures tournais en cercle; les couleurs de tes peinture s'avivaient avec l'aube et mâmossaient avec le crépuscule. La nuit, quand je ne parvenais pas à dormir, je les regardais, et pendant près de dix ans, je les ai regardées toutes les nuits . Le jour, assis sur un tapis dont je savais par coeur le dessin, reposant mes paumes vides sur mes genoux de soie jaune, je rêvais qux joies que me procurait l'avenir. Je me représentais le monde, le pays de Chine au milieu, paril à la plaine monotone et reuse de la main qui sillonnent les lignes fatales des cinq fleuves. tout autour, la mer où naissent les montres et, plus loin encore, les montagnes qui supportent le ciel. Et, pour m'aider à me représenter toutes ces chsoes, je me servais de tes peintures. Tu m'as fait croire que la mer ressemblait à la vaste nappe d'eau en saphir, que les femmes s'ouvraient et se refermaient comme des fleurs, parilleus au créatures qui s'avaicent, poussées par le vent, dans les allées de tes jardins, et que les jeunes guerriers à la taille mince qui veillent dans les fortereses des frontières étaient eux-mêmes des flèches qui pouvaient vous traspercer le coeur. A seize ans, j'ai vu se reouvrir les portes qui me séparaient du monde : je suis monté sur la terrasse du palais pour regarder les nuages, mais ils étaient mons beaux que ceux de tes crépuscules. j'ai commandé ma litière : secoué sur des routes dont je ne prévoyais ni la boue ni les pierres, j'ai parcouru les provinces de l'empire dans trouver tes jardins pleins de femmes semblables à des lucioles, tes femmes dont le corps est lui-même un jardin. les cailloux des rivages m'ont dégouté des océans ; le sang des suppliciés est moins rouge que la grenade figurée sur tes toiles ; la vermine des villages m'empêche de vir la beauté des rizières ; la chair des femmes vivantes me répugne comme la viande morte qui pend au crocs des bouchers, et le rire epais de mes soldat me soulève le coeur. Tu m'a menti, Wang-Fô, vieil imposteur : le monde n'est qu'un amas de taches confuses, jetées sur le vide par un peintre insensé, sans cesse effacées par nos larmes. Le royaume de Chine n'est pas le plus beau des royaumes, et je ne suis pas l'empereur. Le seul empire sur lequel il vaille la peine de régner est celui où tu pénètres, vieux Wang, par le chemin des Mille Courbes et des Dix Mille Couleurs. Toi seul règnes en paix sur des montagnes couvertes d'unneige qui ne put fondre et sur des champs des narcisses qui ne peuvent pas mourir. Et c'est pourquoi, Wang-Fô, j'ai cherché quel supplicet les sortilèges m'ont dégouté de ce que je possède, et donné le désir de ce que je ne posséderai pas. Et, pour t'enfermer dans le seul cachot dont tu ne puisses sortir, j'ai décidé qu'on te brûlerait les yeux, puisque tes yeux, Wang-Fô, sont les deux pores magiques qui t'ouvrent ton royaume. Et puisque tes mont sont les deux routes aux dix embranchement qui te mènent au coeur de ton empire, j'ai décidé qu'on te couperait les mains. M'as-tu compris, vieux Wang-Fô? "
Marguerite Yourcenar, Nouvelle orientales (1963)